Vies ravagées

L’abus sexuel commis sur un enfant va bien au-delà d’un traumatisme physique immédiat. C’est tout son psychisme en pleine édification qui est dévasté. L’abus sexuel exerce des ravages souterrains à long terme dont les répercussions sont innombrables sur la santé, l’affectivité et le devenir de la victime. L’abus sexuel s’accompagne d’un abus de pouvoir, d’un abus de confiance et emprisonne la petite victime dans une violence psychique inouïe : honte, culpabilité, doute, sentiment de souillure, angoisse, perte de l’estime de soi, prennent toute la place. L’enfant ne se sent plus en sécurité et redoute que ça recommence. Les fondements de sa confiance en l’adulte et au monde sont détruits.


Souvent, pour survivre dans cette situation, l’enfant se coupe de ses sensations et se dissocie. L’amnésie post-traumatique lui permet de survivre, l’abus est enfoui, refoulé durant des années, des décennies mais jamais effacé. En profondeur, les ravages ne s’arrêtent pas aux seules atteintes subies par son corps : des états dépressifs s’installent et beaucoup envisagent le suicide. L’anxiété, l’inadaptation vécues au quotidien, l’impossibilité de se défendre, de vivre pleinement ses émotions, des difficultés relationnelles majeures et, très fréquemment, plus tard, l’incapacité de connaître une relation épanouie et de construire une vie de couple.


Divers problèmes de santé surviennent qui peuvent persister tout au long de la vie d’adulte : dépression, insomnie, cauchemars, phobies, incontinence, dépendances, troubles des conduites alimentaires, mutilations, conduites auto-destructrices… Et puis, il y a celles et ceux qui semblent fonctionner normalement mais sont prisonniers de leur secret dans une cruelle solitude, se protégeant tant bien que mal derrière une image qui ne correspond pas à leur réalité : une enfance brisée.


La plupart des abus ne se révèleront que bien plus tard, après des années voire des décennies lorsque la victime devenue adulte aura, enfin, un interlocuteur de confiance et les moyens d’exprimer l’indicible. Parce que l’amnésie ou le déni sont la seule réponse de survie à l’horreur de l’abus sexuel et que ce refoulement dans l’inconscient se prolonge chez un grand nombre de victimes jusqu’à un âge avancé, conduisant au-delà du délai de prescription. Parce que le milieu, bien souvent, protège l’agresseur. Parce que la légende est encore bien ancrée et qu’il faut oublier et que la plainte n’est que vengeance… alors que nul ne s’offusque de voir déposer une plainte pour un crime financier, par exemple, même tardivement. Parce que la parole de l’enfant, quand elle est possible, est fréquemment mise en doute mais aussi parce que l’ampleur des crimes sexuels sur des enfants est telle que la société, dans son ensemble, se voile la face.


Entendre la victime et la reconnaître comme telle, désigner le criminel et le reconnaître comme tel, c’est le premier pas dans le processus de reconstruction de l’enfant victime d’abus sexuel. Il n’y a pas de guérison possible sans que la vérité ne soit dite. Quel que soit le moment où survient la dénonciation de l’abus, la vérité sera toujours synonyme de délivrance. Savoir qu’il y a une justice sans prescription est donc capital.

Savoir décoder chez l'enfant

Image Métro (Québec)

Votre enfant est peut-être victime d’abus sexuel. Si c’est le cas, l’ennemi numéro un est le silence. L’enfant abusé n’a ni les connaissances ni les mots nécessaires pour comprendre et exprimer ce qui lui arrive. À vous de déceler les signes.

L’enfant envoie souvent des messages très clairs par ses comportements ou ses questions, et les parents doivent porter attention à certains signes qui ne sont pas nécessairement concluants individuellement, mais qui, additionnés ou répétés, peuvent devenir préoccupants.

Les messages, qui sont autant d’appels à l’aide, se manifestent souvent dans de petits détails de la vie quotidienne. Par exemple, l’enfant refusera de se dévêtir dans certains lieux ou bien il
voudra enfiler une quantité excessive de vêtements pour dormir. Il aura une fascination inaccoutumée ou une aversion généralisée pour les contacts physiques. Il manifestera une peur inusitée de certains endroits. Sans raison apparente, il refusera de rester seul avec une personne en particulier.

L’enfant pourra avoir des changements d’humeur im­portants, des problèmes de concentration et un rendement scolaire qui chute soudainement. Il se désintéressera des activités qu’il aime. Son anxiété pourra l’amener à avoir peur de dormir seul ou à faire des cauchemars.

L’enfant se mettra à tenir des propos sexuels trop ouverts ou descriptifs pour son âge, ou il démontrera un intérêt insolite pour la sexualité. Une sexualité explicite apparaîtra dans ses propos, ses dessins. Il pourrait aussi faire preuve d’un comportement inapproprié ou reproduire des gestes sexuels.

Dans certains cas, l’enfant manifestera un état dépressif ou développera des problèmes de santé. Portez attention aux ecchymoses sur les cuisses, aux irritations ou aux changements inexpliqués au niveau des organes génitaux, de l’anus ou de la bouche.

Des séquelles à long terme

Certains enfants semblent ne présenter aucune séquelle. La douleur profonde n’en est pas moins présente, et elle pourrait apparaître plus tard.

Des études démontrent que les conséquences d’un abus seront plus grandes si l’enfant était très jeune quand le fait s’est produit. Ces mêmes données révèlent que les conséquences seront majorées si l’abus a été commis à répétition, si le lien de parenté avec l’agresseur était grand, si le silence a été gardé longtemps et s’il n’y a eu aucune intervention.

Dans le doute, demandez à l’enfant si une personne a touché à ses organes génitaux. Et s’il répond oui, croyez-le et protégez-le. Parlez-lui avec douceur pour en savoir davantage et n’hésitez pas à faire appel à un professionnel pour clarifier la situation.